Contes de la vieille grand-mère

Une fois n’est pas coutume, je vais consacrer cette chronique du Coin des maudits à un seul opus : l’opus 31 de Sergueï Prokofiev (1891-1953), intitulé Contes de la vieille Grand-Mère. Il s’agit d’un recueil de quatre pièces, qui m’accompagnent depuis un certain temps déjà, et que j’aimerais partager avec vous. Prokofiev est loin d’être maudit. Ses Sonates sont promenées de par le monde, sa Toccata martelée sur tous les claviers de la planète, ses Concertos ou ses Visions fugitives occupent une place de choix au répertoire des pianistes. Et que dire de Roméo et Juliette, ce ballet dont, grâce à une certaine maison de haute couture, nous avons tous quelques notes dans l’oreille ?

On a vite infligé à Prokofiev l’étiquette d’anticonformiste. On peu le comprendre : à première écoute, sa musique bouscule toutes les règles de la bienséance. Mais cette rébellion, si elle fait beaucoup de bruit, n’est qu’une rébellion de forme. Le fond, lui, sort peu des sentiers battus. Vu de l’extérieur, Prokofiev fait crépiter le piano (écoutez la 7e Sonate, les Suggestions diaboliques), mais de l’intérieur, il pratique un art pur et classique, en élève qui chahuterait en classe, mais qui, rentré chez-lui, ferait soigneusement ses devoirs. Une anecdote illustre bien ce propos : Prokofiev rencontre Poulenc. Ensemble, ils jouent à deux pianos. Durant la séance, Prokofiev ne cesse de crier : « Droit ! Droit ! ». Poulenc, à son goût, prenait trop de libertés avec le tempo. Oui, Prokofiev est un classique aux manières turbulentes.

Prokofiev a très tôt été initié à la musique, d’abord par sa mère, qui était pianiste. Dès onze ans, il part pour Moscou, où il étudie la théorie et l’harmonie auprès de Reinhold Glière (qui aura certainement sa place un jour au Coin des maudits…) Trois ans plus tard, il entre au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, où il apprend l’orchestration avec le compositeur Nikolaï Rimski-Korsakov, le piano avec Anna Iessipova, la composition avec Anatoli Liadov (dont j’ai parlé dans une précédente chronique) et même la direction d’orchestre avec Nicolas Tcherepnine. Sa réputation d’enfant terrible ne tarde pas à naître, et avec elle, le succès : son premier Concerto pour piano obtiendra le Prix Anton Rubinstein, la plus haute distinction jamais accordée à un étudiant du Conservatoire.  En 1914, Prokofiev gagne Londres, où il rencontre Diaghilev, qui lui commandera deux ballets : Ala & Lolli et Chout ou L’Histoire d’un bouffon. En 1918, il s’exile au Japon, puis aux États-Unis, où sa musique est accueillie avec peu d’enthousiasme. On lui reproche entre autre d’être « mécanique » (encore une étiquette hâtivement collée). C’est de ce côté de l’Atlantique que Prokofiev composera l’une de ses pièces maîtresses, l’Amour des trois oranges (Suite symphonique), ainsi que les Contes de la vieille grand-mère, que je vous propose d’écouter sans plus attendre.

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On est frappé tout d’abord par le caractère sombre de ces quatre pièces. Assurément, le propos est grave et embrumé. Les gestes de cette grand-mère ont la lenteur du grand âge. Prokofiev use ici de moyens simples. Nous sommes loin des fracas et de la virtuosité des Sonates. Voici le premier conte (moderato). Une marche lente et pondérée, presque bourrue. Le thème, tout en accords arpégés, semble raconter quelque légende russe, où se lamente une Baba Yaga (cette sorcière unijambiste, figure de la mythologie salve). Puis, un thème esseulé, rythmé par des battements rauques. On croirait entendre un gros tambour. Une deuxième voix vient se joindre à cette mélodie en demi-teinte, puis on retrouve le thème initial. Le deuxième conte (andantino) est le plus touchant, et le plus court aussi. Il s’ouvre sur une sorte de mélopée mélancolique, immobile, accompagnée par un doux va et vient de croches. L’intermède veut grossir la voix, et lance à deux reprises de brusques gémissements venus du fond du clavier. Avec le troisième conte (andante assai), le plus développé, on retrouve la marche, mais une marche à pas lourds. Un chant s’élève, impérieux, solennel, autoritaire, et qui s’enrichit d’une deuxième voix. L’intermède s’agite un peu, et déroule sa guirlande sur un balancement chaloupé. Tout cela est emprunt d’une sourde appréhension. Le quatrième conte (sostenuto) s’ouvre sur une complainte ténébreuse, ponctuée par quelques accords ankylosés. Puis un mouvement de gigue s’amorce, obstiné, fragile écrin pour un chant douloureux. Le ton monte par deux fois, pour aboutir à de furieux éclats de voix. On finit sur une bribe du premier thème, plus accablé encore.

Il nous est donné de pouvoir écouter Prokofiev lui-même interpréter sa musique, dans un disque paru en 2001 chez Naxos, et contenant notamment le troisième Concerto, quelques Visions fugitives, les Suggestions diaboliques… Le pianiste Frédéric Chiu s’est quant à lui attaqué à l’intégrale (Harmonia Mundi), ce qui permettra au mélomane d’entendre des pièces plus rares, comme les déconcertantes Choses en soi (op. 45).