L’Homo Scribens

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De temps à autre, il est donné à L’Homo Scribens d’ôter ses bésicles, de jeter son encre, de ranger ses grimoires, et de quitter son environnement naturel pour se mêler à ses semblables.

N’ayez crainte, on ne le laisse pas pour autant errer en liberté : il est consigné à un territoire bien délimité, à l’écart des grandes mégalopoles, lieu qu’il partage avec ses congénères. Cette étrange réserve porte le nom de « Salon littéraire ». Là, l’Homo Scribens se livre sans complexe aux joies de la civilisation, et oublie pour quelques heures les limbes de sa solitude. Il retrouve l’usage de la parole, sens qu’une longue pratique du silence avait atrophié. Car, à force de manier une langue imaginaire, il en oublie parfois l’organe subtil et perfectionné qu’il porte entre ses babines.

Un salon littéraire est une galerie de portraits digne d’un Daumier.

Il y a l’Homo Scribens autoritaire. Renfrogné, il se tient à sa table comme à un bureau de Ministre. Sur son front, on lit une intense réflexion. Assurément, c’est le sort du monde qui se joue derrière cette paire de sourcils froncés. Devant lui, au pied d’une muraille de livres, un stylo rutilant attire les regards. On croirait voir l’épée ensorcelée du Roi Arthur. Il y a l’Homo Scribens lunaire, perdu dans le labyrinthe de sa rêverie. Sur ses lèvres vient mourir un quasi imperceptible sourire, venu dont ne sait quelles abysses de l’imagination. Il y a l’Homo Scribens timide, le nez dans un livre, qui n’ose pas lever la tête de peur de rencontrer le regard inquisiteur d’un collègue ou d’un lecteur. De temps en temps, il fait mine de chercher quelque chose dans son sac, et disparaît, comme un gamin qui se réfugie sous une table pour jouer aux petites voitures. Il y a l’Homo Scribens commerçant. Celui-ci reconnaît d’un coup d’œil son lecteur. Ses petits yeux rusés épient inlassablement la foule. Sitôt la cible identifiée, il la harponne avec le grand hameçon d’un sourire affable. Et le voilà qui déverse son éloquence sur sa proie, laquelle repart toujours chargée de livres. Il y a l’Homo Scribens bavard. Sa bonhomie est contagieuse. Il a toujours le mot pour rire, et sa voix s’élève au dessus du brouhaha général. Il a le don de raconter cent fois la même anecdote, comme si c’était la première fois.

Un salon littéraire est parfois le théâtre d’épisodes vaudevillesques et abracadabrants.

Si j’étais humoriste, j’en ferais tout un spectacle. Il y en a matière… Un jour, par exemple, une dame s’approche, et me demande la permission de prendre une dizaine de marque-pages. Naturellement, j’accepte. Elle ajoute que c’est pour sa collection, à quoi je rétorque, non sans malice :

Est-ce que vous lisez les livres qui vont avec? – Jamais, me répond-elle.

Heureusement, les salons littéraires sont également jalonnés de belles rencontres. Pour ma part, il m’arrive aussi d’y écrire, me disant que, puisque j’ai à ma disposition une table, un stylo et du papier, il serait dommage de ne pas les mettre à profit. Et le bruit est propice à ma concentration. J’aime être seul au milieu de la multitude, cette « solitude des grandes villes » dont parle le compositeur Federico Mompou. Mes mots naissent mal du néant. Il leur faut le terreau de la parole pour germer.