Malipiero – Le Debussy Italien

Me pardonnera-t-on d’ouvrir ma chronique sur une longue citation ?

Elle est signée Gian Francesco Malipiero (1882-1973), compositeur Italien. La voici :

« En fait, j’ai rejeté le jeu facile du développement thématique, parce que j’en ai eu assez, et qu’il m’ennuyait à mourir. Une fois qu’on trouve un thème, qu’on le tourne dans tous les sens, qu’on le démantèle et qu’on le gonfle, ce n’est pas très difficile d’assembler le premier mouvement d’une Symphonie (ou d’une Sonate), qui amusera les amateurs et satisfera aussi le manque de sensibilité des érudits. »

Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas été initiés à ce jargon, la Sonate est une forme musicale (au même titre que le Sonnet en poésie), et cette forme est gouvernée par des règles précises, une sorte de mode d’emploi auquel tout bon Sonatiste doit se plier. Le thème, on s’en doute, n’est autre que la mélodie principale, celle qui vous reste dans l’oreille à l’issue du concert (et parfois on donnerait tout pour qu’elle en sorte.) Or, après avoir fait entendre ce thème (on dit qu’il est « exposé »), puis un second (contrasté si possible), la règle est de les développer, hélas… C’est le fameux « développement thématique » évoqué par Malipiero. Il s’agit de broder, de gloser, de tournebouler notre pauvre thème dans tous les sens, afin de remplir, parfois laborieusement, les huit ou dix minutes réglementaires. Bien sûr, en ce domaine, comme dans tous les domaines, il y a ceux qui œuvrent avec grâce et les autres. La « divine longueur » (expression souvent employée à propos de Franz Schubert) n’est pas donnée à tout le monde. Il y a ceux qui ne font qu’entasser des briques les unes sur les autres, jusqu’à ce que cela forme une grosse et sourde muraille (suivez mon regard, ou plutôt mon ouïe). Et il y a ceux qui, dans une seule brique, sculptent la huitième merveille du monde. Bach en est le plus bel exemple. Mais revenons à Malipiero. Cet Italien a vite troqué les vieux grimoires du musicologue pour les carnets du promeneur. Ses Symphonies ont franchement tourné le dos à Beethoven et Brahms, et adoptent une forme libre. Malipiero le dit lui-même :

« La Symphonie italienne est un genre libre de poème en plusieurs parties qui se suivent de manière capricieuse, obéissant uniquement aux lois mystérieuses que l’instinct reconnaît. »

Chez Malipiero, l’instinct fait mouche.

 

S’il faut retenir une date importante dans l’existence de Malipiero, c’est celle du 29 mai 1913, date de la création du Sacre du Printemps de Stravinski.

En sortant du théâtre des Champs-Élysées, notre compositeur était un autre homme. L’événement le marqua durablement, lui donnant l’impression de « s’éveiller d’une longue et dangereuse léthargie. » Il répudia toutes ses compositions, à l’exception des Impressioni dal vero (deux œuvres orchestrales datant de 1910 et 1915). Pourtant, son passé lui avait valu de belles marques d’estime : il remporta quatre prix de composition, décernés par l’Accademia di Santa Cecilia à Rome, prix auxquels il concourut sous quatre noms différents ! Mais il est grand temps d’écouter un peu de musique… Je vous propose deux extraits des Maschere que passano (Masques qui passent), une sorte de mini carnaval pour piano, mais en noir et blanc. Nous sommes loin des chatoiements du carnaval de Venise.  Ces masques n’ont rien de festif ; ils grimacent, ils grincent, un peu à la manière des Masques de Claude Debussy (et Malipiero doit beaucoup à son illustre aîné, et lui dédia même une pièce pour piano, A Debussy, en 1920). Voici les deux premiers masques : [display_podcast]

 

Le premier s’ouvre sur un trépignement. On croirait entendre quelque danse maléfique. Sitôt énoncé, le thème laisse place à un autre motif, une sorte de gémissement aigu. Mais Malipiero n’est pas homme à s’attarder. Il passe d’une idée à l’autre sans souci de transition. Un bruissement de doubles-croches, une grande rafale de haut en bas du clavier, un fracas d’accords, la musique s’emballe, tonitrue, questionne… L’influence de Debussy est évidente, mais un Debussy plus âpre, et qui n’a pas peur des aspérités.

Le second Masque est à la fois plus recueilli et plus sombre. C’est une sorte d’élégie, mais « Con una certa goffaggine » (avec une certaine gaucherie). Un équivalent du « chanter un peu grossièrement » du catalan Federico Mompou, dont j’ai parlé le mois dernier.

Un masque se doit d’être un peu grossier. Il exagère le trait, il renforce l’expression.

Tout d’abord, un piétinement d’accords, puis un thème esseulé, mélancolique. Tout cela ne dure que huit mesures, après quoi l’accompagnement change. C’est maintenant un ostinato d’accords brisés, avec au-dessus toujours la même solitude. Les huit premières mesures sont alors répétées dans l’aigu, puis des cloches tintent doucement, soutenues par un bourdon de quintes. La pièce s’achève à mi-voix, « comme un écho. »

Malipiero s’est beaucoup illustré à l’orchestre, mais aussi dans l’Opéra (une vingtaine, dont notamment un Don Giovanni de 1963), la musique de chambre (huit Quatuors à cordes, une Sonate pour violoncelle et piano…), la musique vocale, le piano. Il a également composé trois ballets. On trouvera quelques enregistrements de sa musique d’orchestre, mais pour le piano, la tâche est plus rude… Quelques pièces isolées sont disponibles, comme les Poemi Asolani par hélène Schnabel, dans un disque consacré aux femmes pianistes (Naxos – 2007), les Bizzarrie luminose dell’alba, del meriggio, della notte par Philippo Quarto (Phoenix – 2010), l’intégrale de la musique pour violoncelle et piano par Luca Paccagnella et Sabrina Alverti (Tactus – 2009). On trouvera aussi l’hommage à Debussy par Randall Love (Centaur records – 2011), mais la musique pour piano de Malipiero attend encore le pianiste qui la sortira de l’oubli.