Stephen Heller – Promeneur solitaire

Combien de mains faudrait-il pour compter les mélomanes ayant entendu le nom de Stephen Heller  (1813-1888) ?

Combien de doigts pour compter ceux ayant entendu sa musique ? Tout au plus, les notes de quelque Étude pour la jeunesse résonnent parfois dans les couloirs d’un Conservatoire, ânonnées par un pianiste en herbe. De l’œuvre de ce Hongrois, et malgré des efforts récents, la postérité n’aura retenu que le pan pédagogique (on a d’ailleurs infligé le même sort à Karl Czerny, dont le nom relève aujourd’hui davantage de la machine à écrire que du piano, malgré quelques belles Sonates. Mais c’est une autre histoire.) Oui, Heller mérite sa place au coin des maudits.
 
Stephen Heller aurait-il subi un traitement moins oublieux s’il était mort dix ans plus tôt ? De fait, au milieu du dix-neuvième siècle, ses pièces avaient acquis une belle popularité, grâce notamment au pianiste Charles Hallé, qui les jouait un peu partout. En outre, en 1878, le musicographe Antoine-François Marmontel consacre tout un chapitre à notre compositeur, dans un livre intitulé « Les Pianistes célèbres ». On y lit entre autre ceci :

Heller et Chopin n’en doivent pas moins se donner la main dans l’histoire de l’art musical : ils sont frères par la hauteur du génie et la fécondité de l’inspiration.

La question se pose : Un compositeur ayant de son temps été comparé à Chopin mérite-t-il d’être quasiment oublié aujourd’hui ? Pour ma part, je le compare plus volontiers à Robert Schumann, dont il est de trois ans le cadet. Certes, Heller, comme Chopin, a écrit presque exclusivement pour le piano, et a vécu la dernière partie de sa vie à Paris, mais la comparaison ne va guère plus loin. Pour ce qui est de l’écriture et de l’inspiration, les muses de Stephen Heller côtoient plutôt celles de Schumann. Et je vous propose d’écouter illico quelques extraits des Scènes d’enfants du Hongrois, qui, à mon sens, n’ont rien à envier à celles de l’Allemand. Voici la première pièce, souplement balancée, et qui respire certainement à la même hauteur que les « Gens de pays lointain » de Schumann. Voici la deuxième, tourbillonnante et joyeuse. Voici la sixième, qu’on croirait tout droit sortie des Scènes de la forêt de Schumann. Enfin, voici la septième, sorte d’Oiseau prophète, lançant son appel flûté au dessus d’un tapis d’accords, et que la partie centrale secoue d’une sourde inquiétude.
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Enfant prodige (à l’âge de neuf ans, il interpréta, aux côtés de son professeur, le concerto pour deux piano de Dussek), Stephen Heller fut conduit à Vienne, afin d’y étudier auprès de Karl Czerny. Hélas, le bon Maître étant trop onéreux, Heller dut renoncer à son enseignement… Après avoir brièvement lorgné vers le droit, le jeune homme embrasse pleinement une vocation musicale. Dès quinze ans, il entreprend sa première tournée européenne, sous l’égide de son père, tournée interrompue par des problèmes de santé. C’est à l’âge de vingt-cinq ans qu’il gagne Paris, où il se consacre entièrement à la composition. Il se lie d’amitié avec Frédéric Chopin, Hector Berlioz, Franz Liszt…
 
La renommée de Stephen Heller est sans doute à l’image de son caractère. C’était un homme modeste, réservé, timide. Il aimait raréfier ses amitiés, et s’entourait avec parcimonie. Voici la description qu’en fait le compositeur et musicologue François-Joseph Fétis :

« Stephen Heller est de nature contemplative. Amoureux de la solitude, il évite autant la vulgarité des salons que celle de la rue. Il vit entouré de ses pensées, et de poètes qui sont ses compagnons. »

Cet amour de la solitude et de la poésie peuple son œuvre (Rêveries d’un promeneur solitaire op. 101, Promenades solitaires op. 78 et 89…), avec celui de la nature, comme en témoignent les Scènes pastorales op. 50, Dans les bois (trois cahiers : op. 86, 128 et 136), les Églogues op. 92, les Feuilles d’automne op. 109… Oui, l’âme de Stephen Heller est du même bois que celle de Jean-Jacques Rousseau.
 
Heller aura peu fréquenté les grandes formes musicales, et peut-être faut-il chercher de ce côté les raisons de l’oubli dans lequel on le tient aujourd’hui. Plus encore que Schumann, il confine sa musique à de petits cadres intimistes. En revanche, sa prolixité donne le vertige, et a dû décourager plus d’un pianiste. Il est plus facile d’admirer une seule pyramide que mille émaux. Et pourtant, le plaisir n’y est pas moindre… J’ai été bien content de découvrir ces lignes, écrite en 1866 par le musicien évoqué plus haut, François-Joseph Fétis :

« La véritable poésie, sans laquelle tout art est sans vie, peut autant s’exprimer dans le sonnet que dans le poème épique, puisque ni la grandeur ni la beauté ne se mesure par la taille. Dans les limites étroites dans lesquelles Heller a confiné l’expression de ses pensées, il ne manque ni l’une ni l’autre. »

Cette citation me conforte dans l’idée que je ne suis pas le seul à trouver du délice dans une seule page de musique, et à penser que l’émotion ne se mesure pas avec un chronomètre. Ceux qui se reconnaissent dans cette certitude auront plaisir à découvrir l’œuvre de ce compositeur attachant et profond.
 
Je clos ma chronique sur deux disques, qui vous permettront d’entrer dans le jardin d’Heller : celui de Marc Pantillon (Claves Records, 1998), où l’on trouve les Rêveries du promeneur solitaire op. 101, Dans les bois op. 128 et 136, Les promenades solitaires op. 78. Le pianiste Jan Vermeulen, quant à lui, s’est attaqué à l’intégrale des Études en trois disques (Brillant Classics, 2007).