Un coin de soleil – Séverac

Hier encore, j’avais pour dessein de dédier cette nouvelle chronique du coin des maudits à Edward Grieg, plus particulièrement à ses Slåtter.

Mais voilà, à l’heure où je me mets à l’ouvrage, une neige opiniâtre poudre Paris. Mon esprit de contradiction n’a fait qu’un tour, et aux neiges de la Norvège, je préfère aujourd’hui le soleil du Languedoc, afin d’éluder les flocons hivernaux. Grieg attendra le mois prochain…

Je ne connais pas de musique plus soleilleuse que celle de Déodat de Séverac (1872-1921). Et même si je rechigne à établir des parallèles entre la vie et l’œuvre d’un compositeur (Il suffit de composer soi-même pour se rendre compte que l’une n’est pas forcément le reflet de l’autre), je ne peux m’empêcher de me poser cette question : la musique de Séverac aurait-elle été la même si ce dernier était né sous d’autres latitudes ? Qui d’autre qu’un méridional aurait pu écrire ces Baigneuses au soleil, dont voici un enregistrement ?

Si j’ai choisi cette pièce pour illustrer ma chronique, c’est qu’elle est sans doute la plus aboutie, la plus inspirée de notre compositeur.

Mais le mot abouti convient mal à Séverac. En effet, ce qui le caractérise avant tout, c’est l’improvisation. Il fait partie de ces musiciens pour qui la musique nait sous les doigts, avant de passer par le prisme de l’oreille, laquelle, si elle est bien faite (et c’est le cas de Séverac), la diffracte, l’épure, lui donne son lustre définitif. Il appartient au clan des Ravel, des Debussy, des Mompou (compositeur Catalan, dont je parlerai également dans une chronique future.) La plus grande partie de l’œuvre de Séverac fut éphémère, née au cours de soirées entre amis, et aussitôt disparue du monde sonore, pour ne subsister que dans le souvenir de ceux qui étaient là. On peut s’en attrister. Ce n’est pas mon cas. Je voudrais être de ceux pour qui l’essentiel est non seulement « invisible pour les yeux », mais aussi inaudible pour l’oreille ! Je trouve une certaine joie à me dire que d’autres Baigneuses, d’autre Faunes indiscrets, d’autres Muletiers, résonnent quelque part dans un monde parallèle. Ce qui a été ne cesse jamais d’être, les physiciens nous l’ont dit.

Si j’ai parlé de Muletiers, c’est pour évoquer un autre visage de Séverac : celui de l’homme rural.

Il suffit de lire ses titres : En Tartane, Ménétriers et Glaneuses, le Retour des Muletiers, Les Moissons, Vers le Mas en fêtes… Séverac est à la musique ce que Giono est à la littérature. Il chante sa terre avec la même ferveur. Sa musique est habitée par les mânes de son pays. Elle en a l’accent. Séverac, comme Giono, n’a pas peur d’être sentimental, car sa veine le permet. Le sentimental n’est mièvre que lorsqu’il est servi dans une boîte à bonbons. Mais donnez-le à l’état brut, tout droit sorti d’un sillon ou tombé d’un arbre, il garde son arôme acidulé. L’émotion n’a pas encore été édulcorée par la civilisation. Il faut entrer dans la musique de Séverac comme on part en balade. D’ailleurs, ses partitions sont jalonnées d’inscriptions telles que « Halte à la fontaine », « charmante rencontre », « Carabiniers ». Séverac ne craint ni la répétition, ni les longueurs, comme le promeneur campagnard qui passe deux fois sur un sentier qu’il aime, ou celui qui prend le chemin le plus long. Il n’a cure des grandes routes répertoriées. On ne le verra jamais battre le pavé de la Sonate, et s’il fugue, c’est sans sujet ni contresujet.

Est-ce de son père, le peintre Gilbert de Séverac (auteur notamment d’un portrait de Claude Monet), que Déodat tient ses talents de coloriste ?

Après des études au Conservatoire de Toulouse, il monte à paris, pour se former auprès de Vincent D’Indy à la Schola Cantorum. Outre quelques œuvres orchestrales (comme un poème symphonique sur les saisons), deux Opéras (Le Cœur du Moulin et Héliogabale), des mélodies (sur des poèmes de Baudelaire et Verlaine, mais aussi sur des vers occitans et catalans) c’est surtout au piano que Séverac exprimera son savoir-faire.

« Sa musique sent bon »

Le mot est de Claude Debussy. On a souvent rapproché les deux compositeurs, en les qualifiant tout d’eux d’impressionnistes, une étiquette que l’on colle parfois hâtivement à tous ceux qui osent défier les règles de l’harmonie. Mais Séverac possède un style bien à lui. Quelques mesures suffisent pour le reconnaître. La muse de Debussy, toute géniale qu’elle soit, se laisse parfois prendre à sa propre longe. Celle de Séverac est moins soumise, moins mondaine, peut-être. Indomptée, elle porte moins le carcan d’un système. Debussy est un rat des villes, Séverac est un rat des champs.

Les pianistes qui se sont attelés à l’œuvre de Séverac se comptent sur les doigts d’une main.

C’est à Aldo Ciccolini que l’on doit d’avoir extirpé cette musique du terreau de l’oubli, grâce à son intégrale sortie en 2003 (EMI Classics). Citons néanmoins l’interprétation sensuelle et hautement poétique de Billy Eidi, dans un enregistrement paru en 2004 (Timpani). On y découvrira les Naïades et le Faune indiscret, Cerdaña, Sous les lauriers roses et les fameuses Baigneuses au soleil. Plus récemment, toujours chez Timpani, l’Orchestre Symphonique de la Région Centre-Tours et le Chœur de l’Opéra de Tours nous offrent une version de l’Opéra Le Cœur du moulin, sous la baguette de Jean-Yves Ossonce, avec notamment les voix de Marie-Thérèse Keller, Sophie Marin-Degor, Jean-Sébastien Bou et Pierre-Yves Pruvot.

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