Chapeaux bas, Messieurs…

La musique classique n’échappe pas au syndrome de la commémoration.

De même qu’une maman se voit offrir une jolie (ou hideuse) tasse en terre cuite le jour de la fête des mères, le mélomane se voit abondamment submerger par la musique de Tartempion, si ledit Tartempion eut le bonheur de naître (ou le malheur de mourir) un ou plusieurs siècles plus tôt. Mais si la fête des mères ne dure que l’espace d’une journée, l’anniversaire musical, hélas, dure une année… Et la tasse en terre cuite, que la maman peut vite remiser au fond du placard, devient un gigantesque et incontournable chaudron, dans lequel le pauvre Tartempion, qui n’a rien demandé à personne, voit sa musique cuisinée à toutes les sauces, servie à toutes les tables, jusqu’à l’indigestion.

Ainsi, l’année dernière, il fallait beaucoup d’astuce (ou de chance) pour allumer sa radio sans tomber sur une œuvre de Felix Mendelssohn, même insignifiante.

C’est l’inconvénient des commémorations : le souci du calendrier l’emporte parfois sur celui de la beauté. Tel pianiste, qui n’aurait sans doute jamais joué la fade Fantaisie sur une chanson irlandaise du fameux Mendelssohn, la joue pourtant, pour ne pas déroger au sacro-saint zèle médiatique, et ainsi déposer son petit bouquet sur l’illustre tombeau du compositeur. 2011 verra probablement un raz-de-marée lisztien déferler sur nos oreilles désemparées… Préparons-nous.

Quant à l’année 2010, elle comble particulièrement les adeptes de ce culte musical.

Deux géants, Frédéric Chopin et Robert Schumann, sont mis à l’honneur. Il n’aura échappé à personne que nous célébrons le bicentenaire de leur naissance. Soit dit en passant, nous pourrions également fêter Barber, Reinecke, Balakirev, Burgmüler, et j’en passe. Mais de même que l’argent appelle l’argent, la gloire appelle la gloire ; et l’on ne distribue d’auréole qu’aux têtes déjà couronnées. Pour ma part, je donnerais bien quelques Valses de Chopin contre le quatrième Scherzo de Balakirev. Mais passons.

J’aurais bien tort de me plaindre : les deux compositeurs en question ont une place de choix dans mon petit panthéon personnel.

Comment se lasser, en effet, des Ballades de Chopin ? De ses Préludes ? De ses Concertos ? Comment ne pas être ébloui par les variations pour piano et orchestre sur le thème « La ci darem la mano » ? (Œuvre ayant inspiré à Robert Schumann l’exclamation liminaire de cette chronique.) J’avoue une passion pour les trois Nouvelles Études (particulièrement la deuxième), pour la Polonaise-Fantaisie, pour le troisième Impromptu, pour la Sonate pour violoncelle et piano. Malgré les ans, le premier Nocturne opus 62 me tire des larmes, et je suis inexorablement charmé par la Berceuse. En ce qui concerne Robert Schumann, je l’aime pire encore… (Car l’amour de la musique ne va-t-il pas de paire avec une certaine douleur ? La beauté me navre autant qu’elle me réjouit.) Sur l’île déserte, s’il m’était donné de n’emporter qu’une seule partition, je choisirais probablement celle des Davidsbündlertänze opus 6. Et s’il m’était donné de n’emporter qu’une seule page de musique, ce serait celle de la quatorzième pièce de ce même opus. Que dire de l’Humoresque ? Des sublimes Scènes de la forêt ? Du Carnaval ? Tout cela mérite bel et bien l’attention particulière du monde musical.

Suis-je le seul, néanmoins, à avoir noté un léger favoritisme envers le Polonais, au détriment de l’Allemand ?

Le premier semble tirer sensiblement à lui la couverture médiatique. Serait-ce son statut de français d’adoption qui lui vaut aujourd’hui cette préférence ? Quelle qu’en soit la raison, force est de constater que l’on entend beaucoup de Chopin ces temps-ci, un peu moins de Schumann. C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vouer cette chronique au jardinier des Fleurs solitaires, en espérant inciter le lecteur à entrer dans les forêts schumanniennes.

Qui veut tracer le portrait du romantisme en trouvera tous les aspects chez Robert Schumann (1810-1856).

Le romantisme ne commence-t-il pas du jour où le musicien, le poète, le peintre, se décide à parler de lui-même ? À la pudeur du classicisme succède une propension à la confidence, à la mise à nu.

Ma vie commence au moment où j’ai pu voir clair en moi.

Cette phrase, écrite par Schumann à Clara Wieck (qui deviendra Clara Schumann), montre bien cet avènement du « moi » que constitue le romantisme. Une autre encore :

La musique nous aide à descendre en nous-mêmes.

Parcourir la musique de Schumann, c’est l’y rencontrer à chaque page. Le voilà sous le masque de Florestan ou d’Eusebius, ce double alter ego dont il signe les pièces des Davidsbündlertänze ; le voilà, en filigrane, entre les portées de l’Humoresque. N’est-ce pas lui encore, que l’on croise sous le masque de Pierrot, au détour du Carnaval ? L’auditeur attentif notera sans cesse sa présence, accompagnée de son cortège de mythes et de littérature. Car Robert Schumann est poète avant d’être musicien. Fils de libraire (son père traduisit Walter Scott et Byron), il nourrit son jeune âge des ouvrages d’Hoffmann, de Novalis, de Jean-Paul Richter, de Heine. De cette graine poétique, si tôt lancée en lui, germe un imaginaire fertile et fantasque, dont sortira son langage musical. Durant les dix premières années de sa production (1829-1839), Schumann se consacrera exclusivement au piano, instrument romantique par excellence. De cette connivence naîtront ses pages les plus audacieuses : le fameux Carnaval, mais aussi les Kreisleriana, les Scènes d’enfants, les Fantasiestücke, les Davidsbündlertänze… Vient ensuite la miraculeuse année 1840, année de son mariage avec Clara, où Schumann se tourne vers le Lied. Dans un foisonnement inouï naissent les merveilles vocales que sont les Dichterliebe, les Liederkreis op. 24 et 39, les Myrten…

Je voudrais, comme le rossignol, chanter à en mourir.

Le résultat : plus de cent Lieder écrits en l’espace d’un an, comme si, maintenant uni à Clara, Robert avait besoin de la voix pour exprimer son bonheur. Puis il s’adonne à la musique de chambre. Pour entrer dans ce chapitre de l’œuvre de Schumann, il faut laisser se dissiper les échos de la musique de piano qui le précède. Une fois tournée la page de sa jeunesse, pleine d’espérances amoureuses, de luttes, de joies éphémères, commence le temps d’une vie plus rangée, avec tout ce qu’elle comporte de conventions sociales, d’obligations et de responsabilités. Dans cet environnement respectable, il n’y a guère de place pour cet Humor si cher au jeune Schumann. L’amant de Clara Wieck écrivait des Scènes d’enfants ou des Kreisleriana, le mari de Clara Schumann écrit des Trios, des Quatuors, des Sonates. Entendons-nous, l’inspiration est là : la beauté mélodique ne fait pas défaut, et l’on relève sans cesse cette profondeur de ton qui avait dicté les plus belles pages de l’Humoresque. Il s’attaque ensuite à la musique symphonique, compose pour chœur, pour orgue, dans une frénésie créatrice visant à épuiser tous les styles. Est-ce afin de rompre avec sa trépidante adolescence qu’il s’essaye à la Fugue, à l’Oratorio, à la Messe, à l’Étude en forme de canon ? Ou serait-ce une tentative d’imposer un carcan austère et salvateur à son esprit malade ? Car ses troubles psychiques se font de plus en plus marqués, et ne cesseront d’empirer jusqu’à sa mort, en 1856, dans un asile d’Endenich. Il est revenu au piano quelques années auparavant, pour les Scènes de la forêt (dans lesquelles il retrouve une étonnante fraîcheur), les Fantasiestücke op. 111, les Chants de l’aube, les Sonates pour la jeunesse…

L’œuvre de Robert Schumann a fait l’objet de nombreux enregistrements.

Qu’il me soit permis de marquer d’une croix blanche celui du pianiste Hongrois Geza Anda, au label Deutsche Grammophon, et qui contient le Concerto pour piano, les Études symphoniques, les Kreisleriana, et la Fantaisie. On trouvera le Carnaval dans le troisième volume de l’Édition Geza Anda (label : Audite Musikproduktion/Edel), disque qui, fort à propos, nous offre aussi une merveilleuse version des Préludes de Chopin. Enfin, saluons l’idée originale du violoncelliste Renaud Déjardin et de la pianiste Marta Godény, lesquels, dans un disque sorti en 2007 chez Arion, présentent une sélection de Lieder arrangés pour violoncelle et piano, accompagnés des variations Abegg.