Dans l’amitié de mes genoux

Je n’ai jamais eu grande affection pour les bureaux.

J’aime leur choisir une place dans mon logis, les agencer, les ordonner, y placer quelques bibelots qui me sont chers, mais lorsqu’il s’agit de m’y asseoir pour écrire, je me trouve comme un roi qui s’ennuie sur son trône d’or. Je baille, je croise et décroise mes jambes (c’est ma manière de me tourner les pouces), j’efface ça et là quelques traces de doigts ou quelques grains de poussière, afin peut-être d’épurer cet Empire ligneux qui attend mes ordres, et qui m’intimide. J’en observe les reliefs subtils, j’en répertorie les rainures et les bosses, comme un géographe chargé de cartographier une terre inconnue. En plissant les yeux, je révèle quelques images enfouies dans les entrelacs du bois. Une fois ce manège épuisé, une fois ma souveraineté établie, je me lève, et déserte mon royaume. Assurément, ce n’est pas de cette terre-là que j’exhumerai un trésor. Non, à l’autoritaire bureau, je préfère le coin amical d’une table de cuisine, ou mieux encore, celui de mes genoux, sur lequel la muse de l’écriture, qui s’effarouche facilement, s’assoit plus volontiers.

Chacun connaît le fameux paradoxe du singe savant, que l’on installe devant une machine écrire, et qui, presque sûrement, finira bien par écrire Hamlet.

Derrière ce théorème loufoque se cache une question que tout écrivain ferait bien de se poser : Et si tous les textes imaginables était inscrits quelque part, entre les pages du monde de l’invisible, et que notre travail se bornait à les découvrir, et à leur donner une vie charnelle au sein d’un livre ? Qu’est-ce qu’écrire ? Plus largement, qu’est-ce que la création ? L’étymologie du verbe « inventer » ne donne-t-elle pas à réfléchir ? À l’origine, « inventer », c’est « trouver ». L’écrivain ne serait-il qu’un chercheur au même titre que le biologiste ou le physicien ? Évidemment, cette perspective risque de malmener certains orgueils… Mais elle me séduit. D’abord, elle est fidèle au brave Lavoisier (qui paraphrasait Anaxagore), lorsqu’il affirmait :

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Ensuite, il me plaît de penser que Poil de carotte ou Les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon sont aussi vieux que l’univers, et que le Big-Bang en a éparpillé la substance à travers l’espace-temps, au même titre que les quarks et les antiquarks, jusqu’à ce que Jules Renard et Alphonse Daudet, grâce à je ne sais quelle mystérieuse force gravitationnelle, les attire en notre monde et les traduise en notre langue. Que les grosses têtes se rassurent : il faut autant de talent pour trouver que pour créer. Il n’est pas donné à tous les cabots de dénicher des truffes. Et puis, si notre texte est minable, nous aurons au moins la consolation de nous dire qu’il n’est pas de nous !