La nature en musique

Notes sur un récital donné en 2005.

La nature, a-t-on coutume de dire, a trouvé en Jean-Jacques Rousseau son premier contemplateur. Non pas qu’avant lui nul ne se souciait de vallées ni de ruisseaux, mais on aime à considérer l’auteur des confessions comme le pionnier des promeneurs solitaires ; celui qui a consenti à nourrir son œuvre de ses flâneries champêtres. Avant lui, on aime la nature, oui, mais on y fait rarement danser sa muse. De fait, les dramaturges du dix-septième siècle sont plutôt rats des villes : Molière, Racine, Corneille, trament leurs intrigues entre les murs des palais, des temples ou des maisons bourgeoises. Si La Fontaine invoque la belette ou le serpent, c’est pour les besoins d’une allégorie bel et bien humaine et civilisée. Le seizième siècle, avec Montaigne, s’emploie à apprivoiser la pensée. L’homme y marche davantage sur les chemins de sa vérité intérieure que sur ceux des campagnes. Le bucolique y est prétexte à la galanterie ou au symbole (Mignonne allons voir si la rose…). Quant au Moyen-Âge, il s’occupe de hautes gestes (Rolland, Huon…), de morale, de religion.

La peinture, dit-on, fut encore plus tardive : Ne fallut-il pas attendre un Constable pour voir le peintre déserter son atelier, et croquer sur le vif la forme des nuages, la silhouette des arbres et les teintes de l’eau ? Les pommiers rencontrés jusque-là sont ceux du tout symbolique jardin d’Eden. Voit-on quelque forêt, quelque daim ? C’est celle de Diane, celui de Cyparissos : une nature irréelle et fabuleuse. On peint le sacré, le mythologique, l’historique.

En musique, la nature n’apparaît véritablement que chez les romantiques. Les Sonates, Rondos et Variations du classicisme, les Gigues, Sarabandes et Madrigaux du baroque, ne se soucient pas encore de verdure… La Pastorale du dix-septième siècle n’est alors qu’un cadre esthétique aux passions humaines. Elle est idyllique, peuplée de bergers imaginaires. La musique aura longtemps vocation à la danse, au recueillement, à l’oraison, au divertissement d’un roi ou d’un Duc, non pas à suggérer une source ou des fleurs solitaires.

Pourtant, ces grands profils didactiques n’empêchent pas quelques reliefs isolés. Pas de nature avant Rousseau, dites-vous ? Et les Bucoliques d’un Virgile ? Les cumulus d’un Ruisdael ? Les couchers de soleil d’un Lorrain ? De même, certains musiciens, bien avant les fameuses Scènes de la forêt, ont évoqué la nature. Et c’est l’oiseau qui le premier fait irruption dans ce paysage bien ordonné. Quoi de plus normal : n’est-il pas le premier chanteur de l’histoire ? Déjà, Clément Janequin au seizième siècle le conviait dans son Chant des oiseaux. Le Caprice sur le coucou de Frescobaldi, L’Hirondelle de Daquin, Les Tourterelles de Dagincour… Les exemples ne manquent pas. À Colmar, la Collégiale Saint-Martin ne contient-elle pas toute une volière du 15e siècle au sein de son retable (La splendide Vierge au buisson de roses) ?

Nous avons choisi, pour illustrer ces volatiles, les quatre premières pièces du Quatorzième Ordre de François Couperin (1668-1773). Notons que le propos n’est pas là de donner dans le figuratif. Bien malin celui qui y reconnaîtra le cri de la fauvette ou celui de la linotte… Le compositeur ne se veut pas ornithologue, et n’en est pas encore à cacher son manque d’inspiration derrière l’alibi de l’imitation. Peu lui chaut d’aller, crayon en main, prendre en dictée le pépiement du Loriot. Non, ce sont ici des évocations poétiques, pleines de bruissements, de tendresse, de mélancolie, et dépourvues de cette prétention de la musique à programme.

Avec les Scènes de la forêt, Robert Schumann (1810-1856) renoue avec le piano après quasiment dix années de silence, années consacrées à la musique de chambre, à la musique symphonique. Curieux destin que celui de ce poète, qui (contrairement au conte) fut cygne dès sa jeunesse. Nous ne dirons pas qu’il se mua peu à peu en vilain petit canard : on pourrait nous démentir aisément en brandissant les Chants de l’aube, ou d’autres merveilles de sa musique de chambre et de ses lieder. Mais si l’on s’en tient à la musique de piano, il faut bien se rendre au triste constat que le cygne ne retrouve pas toujours son lustre d’antan. Il le retrouve pourtant dans ces Scènes de la forêt : voici à nouveau le miracle des Scènes d’enfant ou du Carnaval. Signalons que ce thème a également inspiré deux beaux cahiers à Stephen Heller (Dans les bois), contemporain de Schumann.
Entrons donc dans cette forêt peuplée de chasseurs, de fleurs solitaires, d’oiseaux, d’auberges… Et ne nous étonnons pas si, au terme de la promenade, nous avons quelque peine à rejoindre le monde (n’est-ce pas quelque regret que l’on entend sourdre de cet adieu ? ). Car une forêt n’est-elle pas un peu hors du monde ? Peut-on réellement se trouver à la fois parmi les arbres et parmi les hommes ?

La nature a part belle dans l’œuvre de Franz Liszt (1811-1886) : Au lac de Wallenstadt, Orage, Paysage, Chasse-neige… Autant de titres qui montrent assez la fibre pastorale de ce pèlerin. Ici, la suggestion n’est qu’un prétexte à l’innovation sonore. Liszt, dont on retient trop souvent les fracas d’octaves et les trémolos méphistophéliques (sont-elles si fréquentes, ces gageures digitales dont seuls les pianistes se délectent ?), aura surtout été un visionnaire dans le traitement du clavier. Rarement aura-t-il mésuser de la virtuosité, comme le prouvent les trois pièces suivantes: Murmures de la forêt (Première des Deux Études de concert), Églogue et Au bord d’une source (Première année de pèlerinage).

Pour conclure cette villégiature musicale, nous avons recours à Déodat de Séverac (1872-1921) : Les Naïades et le Faune indiscret, pendant nocturne des Baigneuses au soleil composées la même année. Ces deux pièces jumelles procèdent du même geste pianistique : ruissellements sonores, ondulations d’écumes, éclats de gouttelettes éparpillées dans l’azur ; mais si ce sont les rayons solaires qui s’irisent dans l’eau des Baigneuses, c’est la lumière de la lune qui baigne la danse des Naïades. « Danse nocturne », indique le sous-titre. On songe à ces vers de Joachim Du Bellay :

Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la lune ?