Un vieux début

Le confinement, c’est aussi l’occasion de retrouver de vieux débuts de romans. Celui-ci était l’histoire d’un fondeur de cloches. En voici le début (c’est sa tante qui parle)…

«  Reste à savoir comment une personne aussi stupidement belle que ma sœur ait pu enfanter un gorille de ton espèce. Quand tu es né, et qu’on lui a posé tes cinq kilos sur l’estomac, elle a cru qu’on lui avait sorti des jumeaux. Elle a compté les bras et les jambes, Oh ! il y avait bien double portion, mais dans un seul corps. Sauf pour le cerveau. Là, rien. Ma sœur pleurait en s’agrippant les joues. Tout le monde pensait que c’était l’émotion, mais moi je voyais bien qu’elle se pinçait en espérant se réveiller. En tout cas, heureusement que tu sais y faire avec ta fonderie, sans ça tu serais à la rue aujourd’hui. Et quand est-ce que tu me fourgues une descendance, hein ? Mes petits-neveux, tu te figures qu’ils vont tomber de tes cloches comme des œufs de Pâques ? C’est vrai qu’il faudrait d’abord dénicher la mère, et ça, c’est un projet à long terme. Même dans tes bons jours, il ne faut pas te regarder de trop près. Tu sais, ton problème est simple. Des hommes laids, j’en ai rencontrés. Mais le plus souvent ils compensent avec cette sottise que l’on appelle la « beauté intérieure », et qui, ma foi, n’est pas désagréable. Je veux dire : ça console un peu. C’est comme un gant de toilette, s’il est sale d’un côté, on le retrousse. Des hommes beaux, j’en ai rencontrés aussi, et dans ce cas on se fiche pas mal de savoir ce qu’il y a dedans. Bien sûr, l’idéal, c’est un homme beau à l’endroit et à l’envers. Mais toi tu es mal fichu de tous les côtés. Tu n’as que des mauvais profils. On ne peut t’aimer que de loin. On t’aime un peu comme on aime tes cloches, vois-tu ? Elles nous rappellent leur existence chaque fois qu’elles sonnent, elles font partie du folklore local, mais elles sont tout en haut d’un clocher, à bonne distance. On ne les a pas sous le nez. En fin de compte, il te faudrait une femme qui aime davantage les cloches que les hommes. Après tout, si on peut aimer un homme pour son argent, on peut bien l’aimer pour ses cloches. »